mardi 24 avril 2007

Un extrait ou deux…

Extraits de la partie du livre intitulée Fragments

I - par Bertrand Bonello

Le secret de famille [au cinéma]…
Un homme s’assoit dans une pièce – chevelure épaisse, corps un peu lourd, gestes lents.

Un jeune garçon, un peu plus tard, entre dans la même pièce. Plus frêle, allure butée, visage presque christique mais imberbe.

Du fait de leurs seules présences, le secret est là.

Où ? Dans quel sens ? Pourquoi ? Peu importe. Mais les deux hommes ne peuvent cohabiter dans la transparence et c’est tant mieux. La transparence ? Quelle horreur ! Une des pires idées du monde moderne. On y reviendra.

Les deux hommes, donc, sont là. La caméra est prête à tourner.

Le cinéma, on le sait, filme tout. Bien ou mal, souvent à côté, mais parfois au bon endroit, il est partout. Surestimé, surgonflé, il est aussi là à ce moment.

Mon père à moi, qui n’est pas pornographe, publie avant de mourir aux éditions Que sais-je (presses universitaires de France, 1998, environ 30 F.) un livre intitulé LE SECRET.

J’en reproduis le dernier paragraphe :
« Ce droit de l’être à la dissimulation s’exerce aussi bien sur les faits (faits connus de soi seul ou de ceux qui partagent le secret) que sur des pensées, des désirs, des sentiments. Ce sont des événements de la conscience, secrets par nature.

Qu’un tiers, au nom de l’impératif social ou de l’instance politique, ait accès au secret, rend le lien social totalitaire parce qu’il dépossède le sujet de son rapport au mal et à la liberté. »

« L’Histoire, disait hier Pasolini, c’est la passion des fils qui voudraient comprendre les pères. »

Le combat continue.
[Action ! ]

Montréal 12 Octobre 2001



II - par Frédéric Videau

Il n'y a pas de secrets de famille, j'en ai bien peur. Il n'y a que le rapport des membres de la famille les uns avec les autres. Ou son absence, et dans ce cas-là, il n'y a pas de famille. Ils portent tous le même nom, ils se ressemblent peut-être, le même nez, la même bouche, la même allure, peut-être même les mêmes goûts et les mêmes tics de langage, mais il n'y a pas de famille. Ils peuvent partager tous les souvenirs qu'on veut, il n'y a pas de famille.

C'est comme en vacances, à la mer par exemple. Vous revenez de la plage en fin d'après-midi, et vous voyez passer tout à coup une voiture immatriculée dans votre département de naissance. Vous suivez la voiture des yeux parce qu'elle est de chez vous, vous vous sentez presque une proximité avec ses occupants et ça vous fait plaisir mais l'instant d'après vous comprenez que c'est faux, que le conducteur a très bien pu naître ailleurs et qu'il n'a rien à voir avec vous.
C'est pareil pour la famille quand le rapport est absent ou qu'il n'y en a jamais eu. Il y a une immatriculation mais c'est tout. Tout le monde est immatriculé, c'est ça, mais pour le reste, il n'y a rien. Ça veut dire que la famille, c'est moins une origine qu'une identité, et si c'est une identité, c'est plus un rapport qu'autre chose.

Tout se joue dans le rapport des uns avec les autres, donc. Et j'ai beaucoup de mal à voir la famille autrement que comme un petit théâtre où chacun occupe une place (elle peut bouger avec l'âge et les rencontres), et tient un rôle qu'il faudra essayer de jouer jusqu'au bout, quitte à le faire évoluer si on peut, si on en a la force ou l'occasion. Et chacun se raconte des histoires, et se fait un film si j'ose dire, sur sa propre place et celle des autres. Voilà, la famille, c'est une accumulation de fictions séparées qui se confrontent mais ne s'annulent jamais. Ce qui fait exister la famille, ce sont ces petites histoires qui circulent et le désir qu'on a de les partager les uns avec les autres. Et, au fond, chacun connaît très bien celles des autres. Si vous êtes l'aîné d'une fratrie, par exemple, il faut vous attendre à ce que votre cadet vous dise de passer devant. Je trouve ça franchement réjouissant, il y a plein de choses à faire et vous avez une bonne chance d'y gagner l'amour d'un frère. Vous avez la place de l'aîné et vous aller jouer le rôle. Ce n'est pas facile et vous aurez peut-être des reproches à adresser au cadet mais c'est là que ça se passe.

J'ai dit qu'il n'y avait pas de secrets de famille. Il sont peut-être là, les secrets, dans les attentes, muettes ou non, que les membres d'une même famille ont vis-à vis des autres, dans le désir qu'ils ont que les autres tiennent une place, de tenir la leur, et dans ce qu'ils sont prêts à faire pour que des choses arrivent. Le secret, c'est chacun à une place, avec ce qu'il porte et ce qu'il donne à voir. Et c'est là où on peut parler de cinéma, parce qu'on va bien voir, ce que ça donne un père qui est assis dans le même plan à côté de son fils par exemple. Il y a un film à se faire et une histoire à raconter. Il y a du décor, du paysage, du son et de la durée. Et ça ne peut pas avoir de fin. Dit autrement, je ne crois pas trop à la famille ni à ses secrets mais je crois à la circulation des sentiments et de la parole à l'intérieur d'elle, et j'insiste, j'ai bien l'impression que c'est sans fin. Des noms me viennent tout de suite en tête, Jean Eustache, Pascal Thomas, Pierre Zucca, Michael Cimino.

Sommaire


Derrière la porte

par Carole Desbarats

Dans la lumière du mystère
par Jean-Michel Frodon

Des angoisses du secret aux plaisirs du spectateur de cinéma

par Serge Tisseron

Toute honte bue
par Carole Desbarats

Généalogies contemporaines
par Carole Desbarats

Fragments
par Bertrand Bonello, Sophie Bredier, Yves Caumon, Chad Chenouga, Renaud Cohen, Eve Deboise, Arianne Doublet, Annette Dutertre, Pierre-Erwan Guillaume, Pierre Léon, Marie-José Sanselme, Frédéric Videau.

4eme de couverture

Derrière la porte, des secrets, de famille, du pouvoir, des actes des hommes. Tous brûlent du récit et le cinéma s’y intéresse.

Cet ouvrage correspond au premier volet d’un dyptique dont le second sera consacré aux secrets liés au pouvoir.

Pour l’heure, les secrets de famille : en quoi sont-ils précieux pour le cinéma ? Comment le récit cinématographique les utilise -t-il ? Que se passe-t-il lorsque le cinéaste les dévoile ?

L’essayiste et critique Jean-Michel Frodon fait ici le distinguo entre les films construits sur une énigme ou un mystère et qui croient soit à la vérité, soit à la réalité. Le psychiâtre et psychanalyste Serge Tisseron s’attache, lui, à décrire la mécanique des secrets de famille et à en suivre le cheminement jusqu’au spectateur de cinéma. Carole Desbarats qui coordonne cet ouvrage s’essaie à approcher ces récits de généalogies contemporaines et à décrire la honte de soi qui souvent accompagne ceux qui sont en proie aux affres des secrets.

Enfin, un abécédaire constitué de textes courts, fondés sur une subjectivité affichée, regroupe le point de vue de quelques cinéastes, appartenant pour la plupart à cette génération qui cherche à comprendre ceux qui les ont précédés, leurs parents.

Notices biographiques

(octobre 2001)

Bertrand Bonello : réalisateur (le Pornographe, 2001).

Sophie Bredier : réalisatrice (Nos traces silencieuses, 2000; Séparées, 2001 ; coréalisés avec Myriam Aziza).

Yves Caumon : réalisateur (la Beauté du monde, 1999 ; Amour d'enfance, 2001).

Chad Chenouga : comédien, réalisateur (Rue Bleue, CM, 1999 ; 17, rue Bleue, 2001).

Renaud Cohen : réalisateur (les Petits amis du peuple, CM, 1999 ; Quand on sera grand, 2001).

Eve Deboise : scénariste (les Gens de la riviève de Rithy Panh,1994) et réalisatrice (Petite sœur, CM, 2001).

Carole Desbarats : enseigne l'analyse de film et dirige les études à la fémis. Ayant surtout publié des articles sur les rapports qu'entretiennent le cinéma et le mal, elle a en particulier coordonné plusieurs ouvrages pour l'ACOR (Violences du cinéma, ACOR, 1996, le Plaisir des larmes, ACOR, 1997, et la Raison en feu, ACOR, 1999). Par ailleur elle a écrit sur Éric Rohmer, Jean-Luc Godard, Atom Egoyan et Amos Gitaï (Éditions Yellow Now, Milan et Dis-Voir).

Ariane Doublet : monteuse (Leçons de ténèbres de Vincent Dieutre, 2000) et réalisatrice (les Terriens, 2000).

Annette Dutertre : monteuse (le Fils de Jean-Claude Videau de Frédéric Videau, 2001) et réalisatrice (l'Homme libre, CM, 1992).

Jean-Michel Frodon : critique et journaliste, responsable de la rubrique « cinéma » au quotidien Le Monde. Il a notamment publié l’Âge moderne du cinéma français, Flamarion, 1995 – la Projection nationale, Odile Jacob, 1998 – Conversation avec Woody Allen, Plon, 2000. Il a codirigé le Cinéma vers son 2ème siècle, Le Monde Édition, 1996, et a dirigé Hou Hsia Hsien, Cahiers du cinéma, 1999.

Pierre-Erwan Guillaume : scénariste (Haut les cœurs de Solveig Anspag, 1999) et réalisateur (Bonne résistance à la douleur, CM, 1998).

Pierre Léon : réalisateur (le Dieu Mozart II, histoire-géographie, vidéo, 1998 ; l'Adolescent, 2001).

Marie-José Sanselme : scénariste (Kippour, d'Amos Gitaï, 2000 ; Eden d'Amos Gitaï, 2001).

Serge Tisseron : psychiatre et psychanaliste, docteur en psychologie, enseignant à Pais VII, directeur – en collaboration avec Éric Adda – de la collection « Renouveaux en pyschanalyse » chez Armand Colin ; également auteur et dessinateur de bandes dessinées. Il s’est fait connaître en découvrant un secret dans la famille de Hergé à partir de la seule étude des albums de Tintin plusieurs années avant que la biographie de Hergé ne soit connue et ce secret confirmé (Tintin chez le psychanalyste, 1985). Depuis, l’essentiel de son travail porte sur les images et sur les secrets, autour desquels il a publié une quinzaine d’ouvrages traduits dans plusieurs langues (dont La honte, psychanalyse d’un lien social, Dunod, 1992 – Secrets de famille, Mode d’emploi, Ramsay, 1996, réédition Marabout, 1997 – Comment l’esprit vient aux objets, Aubier, 2000 – Enfant sous influence, les écrans rendent-ils les jeunes violents ?, Armand Colin, 2000).

Frédéric Videau : réalisateur (Eux cinq, CM, 1993 ; le Fils de Jean-Claude Videau, 2001).

Les pistes de programmation proposées par Carole Desbarats

la sélection proposée par Carole Desbarats et l’ACOR,
a été opérée avec le concours de l’ADRC et de l’Agence du court métrage



Mécaniques du secret, énigmes et mystères
Benny’s Video de Michæl Hanecke, 1992 ;
Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, 1998 ;
Mort à Vignole de d’Olivier Smolders, CM, 1995 ;
Le Parrain III de Francis Ford Coppola, 1990 ;
Psychose d’Alfred Hitchcock, 1960 ;
Rebecca d’Alfred Hitchcock, 1940 ;

La honte de soi
La Honte d’Ingmar Bergman, 1968 ;
Jeux de plage de Laurent Cantet, CM, 1998 ;
La Marquise d’O d’Éric Rohmer, 1974 ;
Noir, comment ? de Marie Binet, 2001 ;
Soudain l’été dernier de Joseph L. Mankiewicz, 1959 ;

Généalogies contemporaines
17 rue Bleue de Chad Chenouga, 2001 ;
De l’histoire ancienne d’Orso Miret, 2000 ;
L’Emploi du temps de Laurent Cantet, 2001 ;
La Fille de son père de Jacques Deschamps, 2001 ;
Le Fils de Jean-Claude Videau de Frédéric Videau, 2001 ;
Le Pornographe de Bertrand Bonello, 2001 ;
Quand on sera grand de Renaud Cohen, 2001 ;
Séparées de Sophie Bredier et Myriam Aziza, 2001 ;
La Traversée de Sébastien Lifchitz, 2001 ;
Un voyage au Portugal de Pierre Primetens, CM, 2000.

lundi 23 avril 2007



|.secrétariat de rédaction : Catherine Bailhache | maquette et mise en page : Guy Jungblut/Yellow Now | impression Raymont Vervinckt | poids : 240 grammes | 46 pages, format 16 x 24 cm |couverture 1 couleur, pages intérieures noir et blanc |ISBN : 2-9509871-5-X | © Ed.ACOR, 2001 | prix de vente public : 8 € TTC |