I - par Bertrand Bonello
Le secret de famille [au cinéma]…
Un homme s’assoit dans une pièce – chevelure épaisse, corps un peu lourd, gestes lents.
Un jeune garçon, un peu plus tard, entre dans la même pièce. Plus frêle, allure butée, visage presque christique mais imberbe.
Du fait de leurs seules présences, le secret est là.
Où ? Dans quel sens ? Pourquoi ? Peu importe. Mais les deux hommes ne peuvent cohabiter dans la transparence et c’est tant mieux. La transparence ? Quelle horreur ! Une des pires idées du monde moderne. On y reviendra.
Les deux hommes, donc, sont là. La caméra est prête à tourner.
Le cinéma, on le sait, filme tout. Bien ou mal, souvent à côté, mais parfois au bon endroit, il est partout. Surestimé, surgonflé, il est aussi là à ce moment.
Mon père à moi, qui n’est pas pornographe, publie avant de mourir aux éditions Que sais-je (presses universitaires de France, 1998, environ 30 F.) un livre intitulé LE SECRET.
J’en reproduis le dernier paragraphe :
« Ce droit de l’être à la dissimulation s’exerce aussi bien sur les faits (faits connus de soi seul ou de ceux qui partagent le secret) que sur des pensées, des désirs, des sentiments. Ce sont des événements de la conscience, secrets par nature.
Qu’un tiers, au nom de l’impératif social ou de l’instance politique, ait accès au secret, rend le lien social totalitaire parce qu’il dépossède le sujet de son rapport au mal et à la liberté. »
« L’Histoire, disait hier Pasolini, c’est la passion des fils qui voudraient comprendre les pères. »
Le combat continue.
[Action ! ]
Un jeune garçon, un peu plus tard, entre dans la même pièce. Plus frêle, allure butée, visage presque christique mais imberbe.
Du fait de leurs seules présences, le secret est là.
Où ? Dans quel sens ? Pourquoi ? Peu importe. Mais les deux hommes ne peuvent cohabiter dans la transparence et c’est tant mieux. La transparence ? Quelle horreur ! Une des pires idées du monde moderne. On y reviendra.
Les deux hommes, donc, sont là. La caméra est prête à tourner.
Le cinéma, on le sait, filme tout. Bien ou mal, souvent à côté, mais parfois au bon endroit, il est partout. Surestimé, surgonflé, il est aussi là à ce moment.
Mon père à moi, qui n’est pas pornographe, publie avant de mourir aux éditions Que sais-je (presses universitaires de France, 1998, environ 30 F.) un livre intitulé LE SECRET.
J’en reproduis le dernier paragraphe :
« Ce droit de l’être à la dissimulation s’exerce aussi bien sur les faits (faits connus de soi seul ou de ceux qui partagent le secret) que sur des pensées, des désirs, des sentiments. Ce sont des événements de la conscience, secrets par nature.
Qu’un tiers, au nom de l’impératif social ou de l’instance politique, ait accès au secret, rend le lien social totalitaire parce qu’il dépossède le sujet de son rapport au mal et à la liberté. »
« L’Histoire, disait hier Pasolini, c’est la passion des fils qui voudraient comprendre les pères. »
Le combat continue.
[Action ! ]
Montréal 12 Octobre 2001
II - par Frédéric Videau
Il n'y a pas de secrets de famille, j'en ai bien peur. Il n'y a que le rapport des membres de la famille les uns avec les autres. Ou son absence, et dans ce cas-là, il n'y a pas de famille. Ils portent tous le même nom, ils se ressemblent peut-être, le même nez, la même bouche, la même allure, peut-être même les mêmes goûts et les mêmes tics de langage, mais il n'y a pas de famille. Ils peuvent partager tous les souvenirs qu'on veut, il n'y a pas de famille.
C'est comme en vacances, à la mer par exemple. Vous revenez de la plage en fin d'après-midi, et vous voyez passer tout à coup une voiture immatriculée dans votre département de naissance. Vous suivez la voiture des yeux parce qu'elle est de chez vous, vous vous sentez presque une proximité avec ses occupants et ça vous fait plaisir mais l'instant d'après vous comprenez que c'est faux, que le conducteur a très bien pu naître ailleurs et qu'il n'a rien à voir avec vous.
C'est pareil pour la famille quand le rapport est absent ou qu'il n'y en a jamais eu. Il y a une immatriculation mais c'est tout. Tout le monde est immatriculé, c'est ça, mais pour le reste, il n'y a rien. Ça veut dire que la famille, c'est moins une origine qu'une identité, et si c'est une identité, c'est plus un rapport qu'autre chose.
Tout se joue dans le rapport des uns avec les autres, donc. Et j'ai beaucoup de mal à voir la famille autrement que comme un petit théâtre où chacun occupe une place (elle peut bouger avec l'âge et les rencontres), et tient un rôle qu'il faudra essayer de jouer jusqu'au bout, quitte à le faire évoluer si on peut, si on en a la force ou l'occasion. Et chacun se raconte des histoires, et se fait un film si j'ose dire, sur sa propre place et celle des autres. Voilà, la famille, c'est une accumulation de fictions séparées qui se confrontent mais ne s'annulent jamais. Ce qui fait exister la famille, ce sont ces petites histoires qui circulent et le désir qu'on a de les partager les uns avec les autres. Et, au fond, chacun connaît très bien celles des autres. Si vous êtes l'aîné d'une fratrie, par exemple, il faut vous attendre à ce que votre cadet vous dise de passer devant. Je trouve ça franchement réjouissant, il y a plein de choses à faire et vous avez une bonne chance d'y gagner l'amour d'un frère. Vous avez la place de l'aîné et vous aller jouer le rôle. Ce n'est pas facile et vous aurez peut-être des reproches à adresser au cadet mais c'est là que ça se passe.
J'ai dit qu'il n'y avait pas de secrets de famille. Il sont peut-être là, les secrets, dans les attentes, muettes ou non, que les membres d'une même famille ont vis-à vis des autres, dans le désir qu'ils ont que les autres tiennent une place, de tenir la leur, et dans ce qu'ils sont prêts à faire pour que des choses arrivent. Le secret, c'est chacun à une place, avec ce qu'il porte et ce qu'il donne à voir. Et c'est là où on peut parler de cinéma, parce qu'on va bien voir, ce que ça donne un père qui est assis dans le même plan à côté de son fils par exemple. Il y a un film à se faire et une histoire à raconter. Il y a du décor, du paysage, du son et de la durée. Et ça ne peut pas avoir de fin. Dit autrement, je ne crois pas trop à la famille ni à ses secrets mais je crois à la circulation des sentiments et de la parole à l'intérieur d'elle, et j'insiste, j'ai bien l'impression que c'est sans fin. Des noms me viennent tout de suite en tête, Jean Eustache, Pascal Thomas, Pierre Zucca, Michael Cimino.
C'est comme en vacances, à la mer par exemple. Vous revenez de la plage en fin d'après-midi, et vous voyez passer tout à coup une voiture immatriculée dans votre département de naissance. Vous suivez la voiture des yeux parce qu'elle est de chez vous, vous vous sentez presque une proximité avec ses occupants et ça vous fait plaisir mais l'instant d'après vous comprenez que c'est faux, que le conducteur a très bien pu naître ailleurs et qu'il n'a rien à voir avec vous.
C'est pareil pour la famille quand le rapport est absent ou qu'il n'y en a jamais eu. Il y a une immatriculation mais c'est tout. Tout le monde est immatriculé, c'est ça, mais pour le reste, il n'y a rien. Ça veut dire que la famille, c'est moins une origine qu'une identité, et si c'est une identité, c'est plus un rapport qu'autre chose.
Tout se joue dans le rapport des uns avec les autres, donc. Et j'ai beaucoup de mal à voir la famille autrement que comme un petit théâtre où chacun occupe une place (elle peut bouger avec l'âge et les rencontres), et tient un rôle qu'il faudra essayer de jouer jusqu'au bout, quitte à le faire évoluer si on peut, si on en a la force ou l'occasion. Et chacun se raconte des histoires, et se fait un film si j'ose dire, sur sa propre place et celle des autres. Voilà, la famille, c'est une accumulation de fictions séparées qui se confrontent mais ne s'annulent jamais. Ce qui fait exister la famille, ce sont ces petites histoires qui circulent et le désir qu'on a de les partager les uns avec les autres. Et, au fond, chacun connaît très bien celles des autres. Si vous êtes l'aîné d'une fratrie, par exemple, il faut vous attendre à ce que votre cadet vous dise de passer devant. Je trouve ça franchement réjouissant, il y a plein de choses à faire et vous avez une bonne chance d'y gagner l'amour d'un frère. Vous avez la place de l'aîné et vous aller jouer le rôle. Ce n'est pas facile et vous aurez peut-être des reproches à adresser au cadet mais c'est là que ça se passe.
J'ai dit qu'il n'y avait pas de secrets de famille. Il sont peut-être là, les secrets, dans les attentes, muettes ou non, que les membres d'une même famille ont vis-à vis des autres, dans le désir qu'ils ont que les autres tiennent une place, de tenir la leur, et dans ce qu'ils sont prêts à faire pour que des choses arrivent. Le secret, c'est chacun à une place, avec ce qu'il porte et ce qu'il donne à voir. Et c'est là où on peut parler de cinéma, parce qu'on va bien voir, ce que ça donne un père qui est assis dans le même plan à côté de son fils par exemple. Il y a un film à se faire et une histoire à raconter. Il y a du décor, du paysage, du son et de la durée. Et ça ne peut pas avoir de fin. Dit autrement, je ne crois pas trop à la famille ni à ses secrets mais je crois à la circulation des sentiments et de la parole à l'intérieur d'elle, et j'insiste, j'ai bien l'impression que c'est sans fin. Des noms me viennent tout de suite en tête, Jean Eustache, Pascal Thomas, Pierre Zucca, Michael Cimino.
